INTERVIEW POUR LE PROGRES

– Tu as fait les Beaux-Arts de Saint-Etienne et ton cursus te prédestinait plutôt à évoluer vers le graphisme, la photo mais aujourd’hui c’est la couture qui t’inspire. Quel a été déjà ton parcours d’étudiante en art ?
En fait, j’ai toujours aimé la couture, c’est une histoire de femmes dans ma famille. Mais aux Beaux-Arts, c’était considéré comme de l’artisanat, et c’était donc très déprécié par notre équipe de professeurs, tous des hommes et intellectuels purs. Mon cursus a été surtout théorique (histoire de l’art et philosophie), et je m’étais plutôt destinée à la photographie et à l’édition. J’ai donc progressé chez moi sans en parler à l’école, mais juste après mon diplôme, on m’a proposé une exposition au Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne, et là j’ai pris ma revanche. J’ai fait une installation comprenant plusieurs pièces textiles que j’avais fabriquées. C’est à ce moment que j’ai découvert le terme américain “artwear” qui définit l’art textile, et qui se différencie de l’artisanat.

– Entre photo, graphisme, quel est le lien qui t’a amené au stylisme ?
Pour moi, “stylisme” fait trop penser à la mode et au prêt-à-porter en grandes séries. Ce qui m’a intriguée dans la couture depuis toute petite, c’était surtout les matériaux, les outils, et la magie de créer toutes sortes de formes et volumes à partir de simples morceaux de tissu. En fait, je considère que mes études mon appris à comprendre et analyser mon point de vue sur le monde, littéralement à pouvoir expliquer la façon dont je regarde les objets qui m’entourent et que je fabrique. J’ai appris à avoir un regard et une parole construits, référencés, ce qui me permet désormais de présenter et de transmettre le sens de mon travail de manière claire, du moins je l’espère. J’aime énormément réaliser un projet de A à Z, toute seule, de la fabrication des pièces aux photographies, en passant par le texte de présentation. Les vêtements et costumes ne sont pas la finalité, ce qui m’intéresse c’est de raconter des histoires. En somme, c’est un travail de fiction.

– Tu as également fait une formation de corsetière ? Pourquoi et qu’est-ce que cela t’a apporté ?
Comme j’ai appris à coudre seule, en progressant de manière empirique, erreur après erreur, j’ai ressenti le besoin de me situer techniquement. Quoi de plus pointu en couture que la fabrication de corsets ? Je me suis lancé ce défi en me disant que si j’avais le niveau pour fabriquer des corsets, je me sentirais enfin légitime, sans pour autant avoir appris à coudre de manière traditionnelle. Et puis ce métier ancien, historique, est tout à fait passionnant. Les techniques, matériaux et outils relatifs à la corseterie sont un trésor de savoirs et savoir-faire. En plus, j’ai eu la chance de tomber sur une personne formidable, Jöelle Verne de l’Atelier Sylphe, et j’ai beaucoup appris.

– Aujourd’hui tu prends le parti du monde animal et te reconnais plus dans les pratiques du véganisme. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Tes créations cuir et os étaient presque une marque de fabrique. Comment as-tu opéré ce virage créatif à 360° ?
J’ai toujours eu une fascination pour les matières, textiles ou autres. Je suis quelqu’un, je crois, dont les sens sont assez développés. J’aime toucher avec les doigts, avec les yeux, sentir aussi… J’aimais énormément le cuir, que je trouvais beau, noble et tellement agréable à travailler… Avant de me rendre compte de la souffrance et de la cruauté indissociables de ce matériau, qui justement n’est pas qu’un simple matériau, mais de la peau prélevée sur un animal qu’on a tué dans ce but. Aujourd’hui je me tourne vers la chambre à air par exemple, qui se travaille de la même manière, et permet en plus de participer à la revalorisation d’objets usés. Pour les os c’est différent, je les ai toujours trouvés en me promenant dans la nature, donc j’en utilise encore aujourd’hui, puisqu’ils ne sont pas issus de l’exploitation animale.

– Comment organises-tu ce travail maintenant. Ce sont des créations pures ? Des projets en collaboration avec des clients ? Qui sont ceux qui font appel à toi, pour quels genres de pièces ? 
Il faut être honnête, je ne vis pas de mon travail personnel, de ma création artistique. Déjà parce que je travaille très lentement, donc je ne suis pas rentable, et aussi parce que j’ai compris que pour moi, devoir vivre de ma passion est une idée beaucoup trop stressante. J’ai donc ma production personnelle qui me permet d’avancer dans ma compréhension du monde, et dans la manière dont je souhaite le représenter, que j’expose quand j’en ai l’occasion. Et d’un autre côté, je travaille en tant que costumière et décoratrice pour une société conceptrice d’espaces ludiques. Par exemple en ce moment, je travaille sur un ensemble de costumes médiévaux qui seront présentés dans un musée historique, et qui feront partie d’un espace d’exposition interactif. J’avais bien essayé de créer une collection capsule de vêtements unisexe en denim recyclé, mais vraiment, le commerce, ce n’est pas mon truc !

– Comment vit-on aujourd’hui quand on est créateur indépendant ? C’est compliqué financièrement ? Comment définis-tu d’ailleurs ton travail : couturière ? styliste ?
Quand je dois me présenter aujourd’hui, je ne sais jamais quoi dire, et je réponds d’ailleurs quelque chose de différent à chaque fois. Je suis artiste, mais je n’en vis pas. Je suis couturière mais plus précisément, costumière. C’est important car le costume fait référence au domaine culturel, ce que la couture ne fait pas. Pour moi l’idéal pour ne pas angoisser au quotidien, c’est de travailler à mi-temps pour des clients divers, dans le domaine textile, ce qui me laisse le temps pour avancer dans mes projets personnels. J’ai aussi beaucoup travaillé en tant qu’infographiste dans des milieux culturels, j’aime énormément le monde de l’édition. Je vis depuis toujours en mode économie, car je gagne peu d’argent, mais ce mode de vie me procure un sentiment de liberté qui n’a pas de prix.

– As-tu des projets ou d’autres envies ?
Je me suis lancée il y a quelques années dans une série de travaux qui fonctionneront comme un ensemble, une fois terminés. Je crée des tribus fictionnelles, que j’aimerais rassembler dans une exposition immersive, à la manière d’un musée ethnographique. Il y a des pièces textiles bien sûr, des sculptures en os et matériaux naturels, des photographies et je voudrais y ajouter un travail de nappes sonores. C’est un travail très lent, car je n’utilise que des techniques et outils préhistoriques. Mais à court terme, je rêve de travailler pour le cinéma ou l’industrie de la musique, et je prépare une petite série de costumes d’inspiration futuriste qui je l’espère, me permettront d’ajouter à mon portfolio ce qu’il manque pour entrer enfin dans ce réseau magique !

MENTAWAI

Mentawai man (circa 1930), Tropenmusuem Archives

A CERTAIN IDEA OF PROGRESS
By AD Cariou and Mathilde Comby
The Mentawai are an ethnic community of men living on the islands of the Mentawai Archipelago in Indonesia, off Sumatra. They still live according to ancient traditions and rites, some of which date back about three thousand years, to the end of the Neolithic period.
Since his first meeting with them in 2017, AD Cariou, touched by these men and affected by the probable disappearance of their ancestral customs, has been seeking solutions and logistical, material, concrete means, to provide them support and the help to conserve, as much as possible, their singularity and their independence.
At his request, the JUNGLE TREK BELT collaborative project was born, which consisted in designing and manufacturing a small series of modular bags of various dimensions and a belt to attach them together around the waist. These bags were offered, one by one, to different shamans living in the jungle of Siberut Island, during a second visit in 2018.
The idea was of course to stay in line with the environment of the Mentawai, by selecting natural and resistant materials, having undergone few transformations and treatments, what we consider ‘raw’, in short: hemp canvas, flax and jute webbing. To this was added a special intention and application throughout the process of making these objects, going from a sleek design that we thought would be functional.
But what about in practice? It turns out that when given the choice, the Mentawai prefer mass-market bum bags to the bags we designed for them. To be honest, some of them do not even need a bag… A simple piece of fabric wrapped around the waist, with its upper edge rolled over several times, is enough to transport and preserve the small objects that are useful to them.
Our ‘offering’ has certainly been accepted, surely appreciated, but probably will not do, in the context of everyday use and practical considerations, against a ‘simple’ polyester bum bag.
The problem may be that our eco-responsible approach is focused on issues specific to contemporary Western civilization, and (naively) applied to an ethnic group, to an Eastern culture partially protected from the effects of globalization and the consumerism resulting from it. However, the Mentawai, these ‘flower-men’, still represent for us the archetype of the primitive man, who is one with ‘the beauty of nature’. In our idealized image of the other and the distant, we often make this mistake of an amalgam between ethnic and primitive.
Finally, this object of ethical design in which we had placed high hopes, turns out to be only a materialized form of our own image of the good, the beautiful, the right. The concordance with their philosophy, which we had hoped so much to appear, did not really take place. Is it not, finally, our fault, with our fantasized, disjointed, ultimately false idea of ‘the savage man’, which, in addition to recalling a bygone era of human history, does not support reality?
We have, in a way, experienced the inadequacy of beauty. Flowers, tattoos, adornments … All these ornaments can mislead us and let us believe that the Mentawai would refuse to integrate to their environment and their way of life some common plastic objects, synthetic materials, which we consider ugly and whose harmful impact on ecosystems we are well aware of. It should be noted that nowadays, they make their ritual ornaments with nylon thread and seed beads, whereas previously, they used materials from the plants and animals that surround them.
To make mistakes, and start again. Next year, will we be able to imagine and design some objects truly useful to them?

UNE CERTAINE IDÉE DU PROGRÈS
Par AD Cariou et Mathilde Comby
Les Mentawaï sont une communauté ethnique d’hommes vivant sur les îles de l’archipel Mentawaï en Indonésie, au large de Sumatra. Ils vivent encore selon des traditions et des rites anciens, dont certains datent d’environ trois mille ans, à la fin de la période néolithique.
Depuis sa première rencontre avec eux en 2017, AD Cariou, touché par ces hommes et affecté par la disparition probable de leurs coutumes ancestrales, cherche des solutions et des moyens logistiques, matériels, concrets, pour leur apporter son soutien et les aider à conserver, autant que possible, leur singularité et leur indépendance.
C’est ainsi qu’à sa demande, est né le projet de collaboration JUNGLE TREK BELT, qui consistait en la conception et la fabrication de manière artisanale, en petite série, d’un ensemble modulable de sacs de dimensions variées et d’une ceinture pour les attacher. Ces sacs ont été offerts, un par un, à différents chamanes vivant dans la jungle de l’île de Siberut, lors d’une seconde visite chez eux en 2018.
L’idée était bien évidemment de rester en adéquation avec l’environnement des Mentawaï, en sélectionnant des matériaux naturels et résistants, ayant subi peu de transformations et de traitements, ce que nous considérons comme “brut”, en somme : de la toile de chanvre, de la sangle de lin et de jute. À cela s’ajoutaient une intention et une application particulières durant tout le processus de fabrication des objets, à partir d’un design épuré que nous pensions fonctionnel.
Mais qu’en est-il en pratique ? Il se trouve que lorsqu’on leur donne le choix, les Mentawaï préfèrent des sacs banane de grande distribution aux sacs que nous avons conçus pour eux. Il faut dire que certains d’entre eux n’ont même pas besoin de sac… Une simple bande de tissu enroulée et nouée autour de la taille, dont le bord supérieur est retourné plusieurs fois, leur suffit pour transporter et conserver les petits objets qui leurs sont utiles.
Notre “offrande” a certes été acceptée, sûrement appréciée, mais ne fera probablement pas le poids, dans le cadre d’un usage quotidien et de considérations pratiques, face à un “simple” sac banane en polyester.
Le problème vient peut-être du fait que notre démarche éco-responsable est axée sur des problématiques propres à la civilisation occidentale contemporaine, et (naïvement) appliquées à une ethnie, à une culture orientale partiellement préservée des effets de la mondialisation et du consumérisme qui en découle. Pourtant, les Mentawaï, ces “homme-fleurs”, représentent encore pour nous l’archétype de l’homme primitif qui fait corps avec “la beauté de la nature”. Dans notre image idéalisée de l’autre et du lointain, nous faisons souvent cette erreur d’un amalgame entre ethnique et primitif.
Finalement, cet objet de design éthique dans lequel nous avions placé tant d’espoirs, se révèle n’être qu’une forme matérialisée de notre propre image du bon, du beau, du juste. La concordance avec leur philosophie, que nous avions tant espéré voir apparaître, n’a pas vraiment eu lieu. N’est-ce pas, finalement, à nous que la faute revient, avec notre idée fantasmée, désuette, finalement fausse de “l’homme sauvage”, qui, en plus de rappeler une époque révolue de l’histoire humaine, ne supporte pas l’épreuve de la réalité ?
Nous avons fait, en quelque sorte, l’expérience de l’inadéquation du beau. Fleurs, tatouages, parures… Tous ces ornements peuvent nous induire en erreur et nous laisser croire que les Mentawaï refuseraient d’intégrer à leur environnement et à leur mode de vie des objets communs en plastique, des matières synthétiques, que nous considérons comme laids et dont nous connaissons l’impact nocif sur les écosystèmes. Il faut bien remarquer qu’eux-mêmes fabriquent désormais leurs parures rituelles avec du fil de nylon et des perles de rocaille, alors qu’ils utilisaient auparavant des matériaux issus des végétaux et animaux qui les entourent.
Se tromper, et recommencer. L’année prochaine, saurons-nous imaginer et concevoir des objets vraiment utiles pour eux ?

IDENTITAS PERCONTOHAN YANG CERTAINYA
Sebuah proposal oleh AD Cariou dan Mathilde Comby
The Mentawai adalah komunitas etnis pria yang tinggal di pulau-pulau di Kepulauan Mentawai di Indonesia, di luar Sumatra. Mereka masih hidup sesuai dengan tradisi dan ritual kuno, beberapa di antaranya
tanggal sekitar tiga ribu tahun, hingga akhir periode Neolitik
Sejak pertemuan pertamanya dengan mereka pada tahun 2017,
AD Cariou, disentuh oleh orang-orang ini dan dipengaruhi oleh
kemungkinan hilangnya kebiasaan leluhur mereka, telah mencari
solusi dan logistik, material, sarana konkret, untuk memberi
mereka dukungan dan bantuan untuk melestarikan, sebanyak
mungkin, keanehan dan kemandirian mereka Atas permintaannya,
proyek kolaborasi JUNGLE TREK BELT lahir, yang terdiri dalam
perancangan dan pembuatan serangkaian kecil tas modular
berbagai dimensi dan ikat pinggang untuk dipasang bersama di
sekitar pinggang. Tas-tas ini ditawarkan, satu per satu, kepada
para dukun yang berbeda yang tinggal di hutan Pulau Siberut,
selama kunjungan kedua tahun ini Gagasan itu tentu saja untuk
tetap sejalan dengan lingkungan Mentawai, dengan memilih
bahan-bahan alami dan tahan , setelah mengalami beberapa
transformasi dan perawatan, apa yang kita anggap “mentah”,
singkatnya: kanvas rami, rami dan anyaman goni. Untuk ini
ditambahkan niat khusus dan aplikasi di seluruh proses
pembuatan benda-benda ini, pergi dari desain ramping yang kami
pikir akan fungsional Tapi bagaimana dengan latihan? Ternyata
ketika diberi pilihan, Mentawai lebih memilih tas gelandangan
massal ke tas yang kami rancang untuk mereka. Sejujurnya,
beberapa dari mereka bahkan tidak memerlukan tas …
Sekelompok kain sederhana melilit pinggang, dengan tepi atasnya
beberapa kali, cukup bagi mereka untuk mengangkut dan
melestarikan benda-benda kecil yang berguna untuk mereka.
“Penawaran” kami sudah pasti diterima, pasti dihargai, tetapi
mungkin tidak akan dilakukan, dalam konteks penggunaan
sehari-hari dan pertimbangan praktis, melawan “kantong
gelandangan poliester” sederhana. Masalahnya mungkin bahwa
pendekatan eco-bertanggung jawab kami difokuskan pada
masalah khusus untuk peradaban Barat kontemporer, dan
(secara naif) diterapkan pada kelompok etnis, pada budaya Timur
sebagian dilindungi dari efek globalisasi dan konsumerisme yang
dihasilkan dari itu. Namun, Mentawai, “aliran er-men” ini, masih
mewakili untuk kita arketipe dari manusia primitif yang satu
dengan “keindahan alam.” Dalam citra ideal kita yang lain dan
yang jauh, kita sering membuat kesalahan ini dengan campuran
antara etnis dan primitif Akhirnya, objek desain etis ini di mana
kami telah menempatkan harapan besar, ternyata hanya bentuk
terwujud dari citra kita sendiri tentang yang baik, yang indah,
yang benar. Kesesuaian dengan filsafat mereka, yang kami
harapkan begitu banyak muncul, tidak benar-benar mengambil
renda. Bukankah, pada akhirnya, bagi kita bahwa kesalahan
datang kembali, dengan ide-ide kita yang berfantasi, terputus-
putus, akhirnya salah tentang “manusia buas”, yang, selain
mengingat kembali era sejarah manusia, tidak mendukung
kenyataan? Kami, dengan cara, mengalami ketidakcukupan
kecantikan. Bunga, tato, perhiasan … Semua ornag ini dapat
menyesatkan kita dan membiarkan kita percaya bahwa Mentawai
akan menolak untuk berintegrasi di lingkungan mereka dan cara
hidup mereka beberapa objek plastik umum, bahan sintetis, yang
kita anggap jelek dan yang berbahaya berdampak pada
ekosistem yang sangat kami sadari. Perlu dicatat bahwa saat ini,
mereka membuat ornamen ritual mereka dengan benang nilon
dan manik-manik biji, sedangkan mereka menggunakan bahan
sebelumnya dari tanaman dan hewan yang mengelilinginya untuk
menjadi salah, dan mulai lagi. Tahun depan, apakah kita dapat
membayangkan dan merancang objek yang benar-benar
bermanfaat bagi mereka?